La syndicalisation des strip-teaseuses et des prostituées.

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La syndicalisation des strip-teaseuses et des prostituées.

Message  Pti'Mat le Mer 6 Jan 2010 - 10:10

Le débat revient petit à petit dans la CNT sur la lutte antisexiste et devant l'apparition de syndicats en relation avec le sexuel, l'exposition de la nudité ect...

Petite contrib de la commission femme CNT très intéréssante qui date de maintenant 4 ans et qui devrait revenir au goût du jour dans notre syndicat !

La syndicalisation des strip-teaseuses et des prostituées Ou La CNT c’est quoi ?

Précision : ce texte a vu le jour suite aux débats (tout théoriques, puisque la question ne s’est encore jamais posée concrètement !) qui ont agité la commission femmes de la CNT, lorsque des camarades revenant de 199 (conférence syndicaliste révolutionnaire aux Etats-Unis) ont relaté leur rencontre avec un syndicat de strip-teaseuses.

I DE QUOI PARLE-T-ON ?

Il importe en tout premier lieu de définir clairement de quoi on parle. Il n’est effectivement au premier abord pas aisé d’établir des frontières : vendre son corps est une notion bien floue dans l’environnement capitaliste où chaque salarié/e doit faire de même. La question peut être du rapport sexuel : mais outre le fait que la prostitution ne recouvre pas nécessairement l’acte sexuel, celui-ci peut être accompli dans des situations qui ne ressortent pas dans le sens commun de la prostitution. Un/e acteur/rice qui joue dans un film à prétention artistique, un/e autre qui joue dans un film n’ayant d’autre prétention que de se vendre - dans les deux cas un acte sexuel étant accompli - sont-ils des prostitué(e)s ?

Le critère de l’exhibition du corps ne peut pas plus que l’accomplissement de l’acte sexuel être retenu , l’exhibition ne faisant pas nécessairement le jeu du sexisme, pouvant se faire avec une volonté artistique - le corps humain étant beau et ses combinaisons aussi - , subversive ou militante. On voit bien la difficulté à tracer des frontières et la nécessité à s’accorder sur des définitions claires qui nous permettra de commencer une réflexion sur des bases précises, dussent-elles par la suite être remises en cause.

Pour “ prostitution ”, la définition du petit Robert est : “ le fait de livrer son corps aux plaisirs sexuels d’autrui, pour de l’argent et d’en faire un métier ”. Une définition à laquelle manque d’emblé un aspect qu’elle sous-entend cependant : cela ressort de la dimension du privé, seuls entrent en compte le/la prostitué(e) et le client, des personnes agissantes.

Pour “ strip-tease ”, le Petit Robert donne : “ spectacle de cabaret au cours duquel une ou plusieurs femmes se déshabillent progressivement, en musique ”. La différence fondamentale apparait, qui est la dimension de “ spectacle ”. Et donc le fait que le strip-tease ressort de la sphère publique, inclut des spectateurs, la ou les personnes agissantes (et qui ne sont pas nécessairement des femmes comme l’oublie le Petit Robert) ont une fonction de représentation, se situent sur une scène ou assimilée.

En conséquence nous préciserons les définitions du Petit Robert : Prostitution : “ Le fait de livrer son corps aux plaisirs sexuels d’autrui, pour de l’argent ou d’autres avantages et d’en faire métier, dans la sphère exclusive du privé c’est-à-dire ne concernant que les personnes agissantes. ” - 1 -

Strip-tease : “ spectacle centré sur la mise en scène du corps, seul ou en relation avec d’autres, relevant en tant que spectacle de la sphère publique. ”

Si le strip-tease pourrait être clairement rattaché à l’industrie du spectacle, c’est à celle des services que le serait la prostitution.

II- LE STRIP-TEASE

Acceptons donc, au moins provisoirement, cette définition du strip-tease. Il semble que tous les métiers qui peuvent relever de cette définition puissent former cette catégorie. La définition du Petit Robert se limitant aux “ cabarets ” est bien trop réduite et ne correspond plus guère à une réalité, le strip-tease au sens commun relevant actuellement plus du peep-schow que des Folies-Bergères. La société de consommation est passée par là. Strip-tease servirait donc à définir aussi bien ce qu’il pouvait signifier à l’origine, qui apparait bien “ soft ” aujourd’hui, c’est-à-dire la mise en scène de l’apparition du corps, que la mise en scène du corps lui-même et/ou de relations entre des corps. Acceptons aussi que la scène se déroule au choix en “ live ”, dans un cabaret, un peep-schow, un théâtre, etc., ou en différé dans un film, un téléfilm, etc. Acteur/rices spécialisé(e)s dans les pornos, effeuilleur/euse, strip-teaseur/euse, tous/tes ceux/celles qui donnent en spectacle leur corps en échange d’un salaire (puisque l’on se situe dans un schéma économique capitaliste dans le rapport entre travail/production/salariat) relèveront donc du “ strip-tease ”.

1) le corps objet d’art

“ Le puritanisme est une chose épouvantable. Parce que s’il n’y a pas la volupté, s’il n’y a pas la sensualité, il n’y a pas d’art. ” - 2 -

Une des caractéristiques de l’humanité dans l’ensemble du règne animal réside dans la recherche du beau, qui se concrétise dans l’art, toute subjective que soit cette notion. Le corps humain a toujours été un champ de recherche pour l’art, du classicisme antique au rondeurs de Botéro dans le domaine de la sculpture, d’une Vénus sortant du bain aux formes carrées de Picasso, les nouveaux supports photographiques et cinématographiques n’ont pas fait exception... L’érotisme est aujourd’hui accepté dans les œuvres cinématographiques, un film comme Contes Immoraux de Walerian Borowczyk a fait scandale en 1974 : vingt ans plus tard le moindre navet grand public offre souvent des scènes plus hard. L’utilisation du corps comme sujet esthétique ne pose pas problème sinon à l’ordre moral et aux puritains. Et à moins de ressortir de ces deux dernières catégories, je ne vois pas ce qui pourrait choquer dans une évolution qui conduit à montrer de plus en plus, à refuser le masque de pudibonderie plaqué sur notre civilisation par deux millénaires de christianisme.

2) la subversion par l’érotisme

Nous ne nous y attarderons pas, mais l’érotisme a longtemps eu une valeur subversive par rapport aux codes bourgeois du capitalisme. Le mouvement surréaliste, qui a été un mouvement artistique lié intrinséquement à une démarche révolutionnaire sociale, a utilisé l’érotisme. Dans ses marges, le travail d’un écrivain comme Georges Bataille, son attaque violente du modèle sociale, a été basé sur un scandaleux érotisme. Libérer le corps, c’est aussi se libérer du carcan social. Les premiers films pornographiques dans les années 70 répondaient à une volonté politique d’attaquer l’ordre moral. Une actrice comme Brigitte Lahaie, un acteur comme Alban, déplorent aujourd’hui ce qui est devenue une lucrative industrie du sexe, toute dévouée au profit, parfaitement intégrée dans un environnement capitaliste qui a su intégrer des revendications “ libertaires ” sur le plan des mœurs pour mieux affirmer sa domination sur le plan économique.

3) la mise en spectacle du corps instrumentalisé

Ce rapide parcours au travers d’occurrences de l’exhibition du corps nous aura permis de clarifier considérablement notre domaine, en identifiant clairement, dans la sphère du strip-tease au sens que nous lui avons attribué, ce qui relevait dans une optique révolutionnaire de connotations nettement méliorative. Le strip-tease n’est donc pas en soi ce contre quoi nous devons lutter. Il nous reste maintenant à discerner ce qui précisément dans le strip-tease nous apparaitra comme condamnable et qui trop souvent est assimilé au strip-tease même, à l’exhibition du corps.

Le première catégorisation du strip-tease tient à sa dimension prétendument sexiste. Écrire “ prétendument sexiste ” ne signifie pas, bien entendu, que le sexisme n’est pas présent dans le strip-tease. Ce qu’il est important de préciser c’est que le strip-tease n’est pas en soit sexiste, sous prétexte que des corps sont exposés, car cette interprétation mènerait à une dangereuse dérive moralisatrice. Le sexisme est inscrit dans notre société encore largement patriarcale même si d’indéniables progrès ont été réalisés depuis quelques décennies - 3 -. Des progrès qui correspondent à des avancées sociales considérables, comme la contraception et l’avortement, le large accès au travail salarié, les droits théoriquement identiques des femmes et des hommes, mais des progrès spectaculaires qui masquent aussi l’évidente perpétuation de la société patriarcale, de schémas patriarcaux de domination masculine dans la famille, dans les institutions, dans le travail, dans l’éducation. Une évolution donc, cela n’est pas contestable, mais aussi une société qui demeure encore patriarcale même si le modèle est attaqué, l’intégration réelle de l’égalité des sexes n’étant réalisée que dans des groupes sociaux très limités, et même là de manière souvent partielle...

Le sexisme s’exprime donc largement, plus ou moins ouvertement, plus ou moins respectueux d’un “ politiquement correct ” de surface. Il n’est guère besoin de creuser très profondément pour mettre à jour les rouages de “ la domination masculine ” - 4 -. Dans ce contexte il sera évident que l’expression de la domination s’exprimera aussi dans l’érotisme ou la pornographie. Et de fait le corps comme sujet de spectacle est le plus souvent la soumission du corps féminin au corps masculin, la soumission du corps de la femme aux regards de l’homme, de ce corps aux désirs fantasmatiques de l’homme, désir de possession, de domination absolue, souvent d’ailleurs expression de frustrations dans la relation entre sexes. Une expression sexiste qui, ici, s’exprime par la domination érotique de la femme par l’homme, ailleurs par la domination économique, la domination politique, la domination physique, etc. Il n y a rien qui soit plus fondamentalement sexiste, dans ce sexisme exprimé par le biais de l’érotisme, que dans un sexisme exprimé par celui de l’intelligence ou de la force. Il s’agit exactement de la même expression de domination masculine, sous un angle différent.

Y a-t-il une différence de nature entre une femme qui joue dans un feuilleton grand public confortant par exemple l’image de la femme bonne mère - bonne épouse, ou de la femme nunuche faire-valoir d’un héros machiste, et une autre qui exhibera ses charmes à un public masculin dans un peep-show, jouant ainsi la femme soumise sexuellement à l’homme ? Toutes deux donnent une image semblable de la femme, dans un cas l’image est transmise à des millions de personnes, dans l’autre les quelques spectateurs des cabines sont touchés. Dans un cas peu de gens songeraient qu’il s’agit d’une image dégradante de la femme car tous ont tellement bien intégré les schémas sexistes qu’ils ne sont pas même choqués. Dans le second cas la morale judéo-chrétienne et le puritanisme bourgeois s’allient pour conspuer ce qui choque les bien-pensants : le spectacle du corps nu et non son utilisation sexiste. De notre point de vue, il n’y a évidemment pas de différence de nature dans les deux cas. Et pas de confusion possible entre l’instrument du sexisme, l’actrice ou la strip-teaseuse exploitée, et le mécanisme sous-jasent de celui-ci.

4) Instrumentalisation du corps et capitalisme

“ Quand j’étais à l’usine je me suis prostituée pour mon patron, je lui donnais mes mains, je lui donnais mon temps. Là, dans le porno je lui donne mon corps à mon patron en fin de compte. Et c’est toujours pour de l’argent. ” - 5 --

Ce qui choque encore dans le strip-tease, après cette dimension sexiste, c’est l’instrumentalisation du corps. Et cela ressort de la dimension cette fois capitaliste de la forme d’organisation économique qui nous régit actuellement : il s’agit d’une instrumentalisation du corps humain dans une perspective capitaliste, s’aggravant encore dans sa doctrine ultralibérale où le rôle modérateur des droits de l’homme, faux-col de la république bourgeoise, joue de moins en moins devant la prédominance des marchés, de la liberté donnée à la circulation et l’accumulation du capital sur celle donnée aux individus. Nous sommes tous les instruments d’une forme d’organisation économique et sociale contre laquelle nous luttons.

Il y a certes des degrés d’exploitation, le corps peut être plus ou moins instrumentalisé, plus ou moins ouvertement objet commercialisable. Dans cette perspective, prenons un exemple extrême. Comparons deux métiers. L’un, acteur de porno, avec un corps exposé, pénétré, marchandisé, viande à l’étal. L’autre, ouvrier en environnement hostile : mine, travail temporaire dans une centrale nucléaire, tous ces métiers qui, statistiquement, sont la cause directe d’une diminution conséquente de l’espérance de vie. Peut-on dire que le corps du travailleur est d’avantage instrumentalisé lorsqu’il est exposé dans son intimité que lorsqu’il est exposé à des risque mortels ayant une incidence sur sa santé et sa durée de vie ? Encore une fois, on s’apercevra que ce qui parait tellement choquant ce n’est pas l’instrumentalisation du corps mais la nudité, l’érotisme, la pornographie. Nous vivons dans une société où il est indécent de faire l’amour en public mais décent que certains risquent la mort sur des échafaudages (quelle est la durée de vie d’un travailleur du bâtiment ?).

En fait, la condamnation morale du métier de strip-teaseur/se, ancrée dans le puritanisme bourgeois (dépassant largement la seule bourgeoisie), permet, dans les faits, de rendre ceux-ci et celles-ci beaucoup plus fragiles car elle leur interdit de s’organiser, les obligeant d’exister à la marge, les condamnant, souvent à leurs propres yeux, par la force du conditionnement social.

5) Pour l’intégration des strip-teaseurs/euses à la CNT

“ La Confédération nationale du travail a pour but de grouper, sur le terrain spécifiquement économique, pour la défense de leurs intérêts matériels et moraux, tous les salariés, à l’exception des forces répressives de l’Etat, considérés comme des ennemis des travailleurs. De poursuivre, par la lutte de classes et l’action directe, la libération des travailleurs qui ne sera réalisée que par la transformation totale de la société actuelle. ” - 5 --

Comme n’importe quel spectacle, le strip-tease peut répondre à des schémas complètement intégrés au système - capitaliste, sexiste - ou subversifs, il peut être fondamentalement sexiste ou fondamentalement antisexiste, recherche esthétique ou pur produit de la société de consommation. Quoiqu’il en soit, dans toutes ses occurrences, le strip-tease est un métier du spectacle comme d’autres, ni plus ni moins fondamentalement bon ou mauvais, mais comme les autres métiers du spectacle majoritairement au service de la société de consommation, du modèle patriarcal et de l’organisation économique capitaliste.

L’idée que le corps soit beau et puisse être spectacle ne pose pas problème, j’espère. Le problème en l’occurrence étant la réduction du corps à un simple spectacle, le corps rendu objet. L’acteur ou l’actrice à qui l’on demandera de s’exhiber dans une perspective artistique ou “ militante ” - jouer dans une scène de viol pour dénoncer le viol par exemple - et qui touchera un salaire pour cela, est-il/elle fondamentalement différent/e de l’acteur ou l’actrice qui accomplira cette scène dans une production médiocre, spécifiquement pornographique ou non, pleine de schémas sexistes, violents ou autres ? La différence repose évidemment sur le point de vue du spectateur : dans un cas le spectacle lui sera une occasion de plaisir sensuel ou de réflexion sur un sujet de société, dans l’autre cas on flattera sa médiocrité latente et ses schémas simplistes. Du côté de l’actrice, quelle différence ? Dans les deux cas elle sera salariée donc potentiellement exploitée. Dans le second cas elle participera à la projection d’une représentation sexiste, comme les employés d’EDF participent au nucléaire, les ouvriers de l’armement aux guerres, les fonctionnaires à la pérennité de l’Etat et les travailleurs en général à la bonne marche du capitalisme. Et en quoi cette actrice ou cet acteur participerait plus fondamentalement au sexisme que les scénaristes, les éclairagistes, les camérasmen/womens, les assistant(e)s, les maquilleurs/euses... Est-il possible de disséquer ce qu’implique la profession de chacun avant de dire : tu peux ou ne peux pas te syndiquer à la CNT ? Le seul critère n’est-il pas d’être exploité ? Et pour reprendre l’exemple ci-dessus, il est évident que l’acteur ou l’actrice qui jouera dans une production X sera plus susceptible d’être exploité/e que celui ou celle qui apparaîtra dans une production avec une reconnaissance sociale, car justement il/elle n’a pas cette reconnaissance et est donc beaucoup plus vulnérables aux attaques de son employeur.

III- PROSTITUTION ET SYNDICALISATION

“ La prostituée est un bouc émissaire ; l’homme se délivre sur elle de sa turpitude et il la renie ”

Rappelons tout d’abord la définition de prostitution à laquelle nous étions parvenus plus haut : “ Le fait de livrer son corps aux plaisirs sexuels d’autrui, pour de l’argent ou d’autres avantages et d’en faire métier, dans la sphère exclusive du privé, c’est-à-dire ne concernant que les personnes agissantes. ” - 6 --

1) les problèmes posés

Le premier problème que poserait la syndicalisation des prostitué(e)s, tout du moins en France, est lié à leur officielle inexistence. La prostitution pourrait en effet relever - et c’est le cas dans certains pays - soit du salariat soit de la profession libérale, de l’abattage dans les maisons closes allemandes ou hollandaises aux arpenteurs/euses maqué(e)s ou indépendant(e)s de (presque) tous les pays du monde. Or, en France, les bordels n’existant officiellement pas, il n’existe pas de prostitué(e)s salarié(e)s. La prostitution elle-même est illégale, quoique tacitement acceptée par la police censée faire appliquer la loi. Et donc les indépendant(e)s n’existent pas plus que celles et ceux maqué(e)s. De ce fait, comment serait-il possible de syndiquer une profession inexistante ? Il semble logique que dans cette hypothèse le premier axe de lutte soit justement d’obtenir un statut, une reconnaissance légale, une existence réelle dans le tissu social et tout ce que cela impliquerait : la protection - couverture sociale, retraite, etc. -, le droit à la parole - accès réel à la sphère publique, prise de parole dans le conscient collectif -, le droit à lutter pour des droits et à défendre des droits, la possibilité de s’organiser contre une exploitation qui est le plus souvent particulièrement violente.

En soit, cette question semble donc aisément résoluble, et justement une opportunité assez extraordinaire pour la CNT de lutter pour faire exister - et non seulement améliorer l’existence - d’un pan de la société qui a toujours vécu dans la plus extrême marginalité et la plus extrême détresse pour une grande part. Faire exister se comprenant bien évidemment comme faire accéder à la reconnaissance institutionnelle ce qui de toute façon existe dans la marge.

Deux problèmes cependant semblent se poser. Le premier est ce que nous avons appelé la question morale, le second directement issu de la solution au premier problème évoqué ci-dessus, la contradiction interne.

la question morale Le premier problème relève de l’ordre moral, qui peut toucher aussi les militants de la CNT, ce pourquoi nous l’évoquons ici. Une position qui consiste à dire : ils/elles souffrent et sont piégé(e)s, tenus par la misère, par la drogue. Il est hors de question qu’existe un syndicat de putes à la CNT. En effet leur “ activité ” n’est absolument pas tolérable. Ils/elles participent fondamentalement et par leur existence même à la reproduction des schémas sexistes. Il faut les aider, les malheureux/ses, à se sortir de là, de cette dégradation de leur état d’êtres humains.

Un point de vue qui en fait recoupe celui déjà exprimé à propos des strip-teaseuses. Nous avons vu dans ce cas, dans les derniers paragraphes de la deuxième partie, la superficialité totale de ce type d’analyse puisque tous à des échelons différents nous sommes des maillons du système, et nous le serons tant qu’il existera, par le mode de lutte même que nous avons choisi. Un point de vue qui ne peut donc être justifié - et c’est là qu’il cherche inconsciemment ses motivations profondes - que dans un moralisme crypto-chrétien, crypto bourgeois-humaniste, fait de toute la bonne conscience des dames patronnesses du début de l’ère industrielle qui fournissaient quelques vêtements à ceux que leurs époux exploitaient férocement.

Ainsi non seulement cette position ressort d’un “ charitanisme ” puritain, d’une référence à l’assistanat, mais elle est d’autre part profondément hypocrite car nous savons très bien que nous ne sommes pas aptes à organiser une structure de “ soutien ”. On relègue donc le problème en s’en débarrassant par une pirouette moralisante. Par ailleurs, même si nous avions les moyens de mettre en place une structure d’aide, à quoi cela servirait-il ? Ce type de structures existent déjà, je ne sache pas un exemple où elle soient parvenues à supprimer la prostitution. Parce que pour une personne qui est aidée “ à s’en sortir ”, une autre prend la relève. L’efficacité est donc bien celle de l’assistanat, de la charité bourgeoise permettant de se donner bonne conscience : elle est nulle.

Encore une fois, l’enjeu de la CNT c’est d’être un outil suffisamment fort pour permettre aux exploités de retrouver leur dignité en favorisant leur auto-organisation, avec l’expression solidaire des autres structures. Jamais la CNT n’a à se compromettre dans les grotesques guignolades que sont toutes les structures de l’assistanat, que soutient abondamment le pouvoir institutionnel pour gérer la misère qu’il engendre. Associations d’insertion subventionnées par des fonds publics lorsque l’Etat laisse l’exclusion s’installer durablement, associations d’aide aux toxicomanes subventionnées elles aussi lorsque l’Etat par sa politique en matière de drogue pousse les toxicos dans la marginalisation, associations de quartier gérant la violence sociale avec des moyens dérisoires, etc.

- la contradiction interne Le second problème est beaucoup plus fondamental, et plus pertinent, quoiqu’il ne tienne guère mieux à l’analyse. Du moins recoupe-t-il, lui, des préoccupations plus légitimes : créer un syndicat de prostituées, c’est reconnaître en l’organisant une profession que l’on estime généralement destinée à disparaitre, dans l’optique de l’organisation sociale communiste libre pour laquelle nous combattons. Il peut paraitre profondément ambigu, d’une part de remettre profondément en cause l’existence même de cette profession, qui par plusieurs aspects apparait comme contradictoire avec l’idée même d’une organisation sociale qui refuse la marchandisation du corps, une dimension sexiste dans les relations entre sexes. Même si des questions demeurent qu’il n’est pas dans notre intention de traiter ici.

C’est une interrogation pertinente car elle nous conduit de fait à une contradiction. Mais ne s’agit-il pas, une fois de plus et comme nous le soulignions déjà à propos du strip-tease, de la contradiction inhérente à notre existence même en tant qu’organisme révolutionnaire se développant à l’intérieur du système à abattre ? C’est-à-dire de la contradiction entre nos deux axes de lutte : “ par son action revendicatrice quotidienne, le syndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers, l’accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d’améliorations immédiates telles que : la diminution des heures de travail, l’augmentation des salaires, etc., il prépare chaque jour l’émancipation des travailleurs qui ne sera réalisée que par l’expropriation du capitalisme. ” - 7 - Contradictions entre le refus de l’Etat et la lutte pour le maintien ou le renforcement de ses prérogatives face au libéralisme économique.

De nouveau, ce sont deux niveaux de lutte qui doivent être non pas dissociés - surtout pas dissociés - mais différenciés. Défendre immédiatement les intérêts des prostitué(e)s c’est être conscient du caractère inéluctable de la prostitution dans cette société. Il est évident que la question n’est pas de justifier la prostitution mais de permettre aux travailleurs/euses de ce secteur de défendre de meilleurs conditions de vie maintenant, dans ce système qui ne peut pas se séparer de la prostitution. Tout en étant bien conscient que le fait même de parvenir à une organisation de ce secteur permettra de fait de lutter immédiatement contre l’ignoble mise en esclavage/marchandisation dont sont l’objet les prostitué(e)s, mais aussi constituera un moteur puissant pour mettre la prostitution au-devant de la scène et en faire un sujet de réflexion sociale. Etape indispensable pour espérer qu’un jour la société dans son ensemble estime nécessaire de renoncer à la prostitution. Car n’oublions pas que même dans l’hypothèse ou nous puissions mettre en place notre modèle d’organisation sociale, il dépendra grandement de l’état de la société dans son ensemble, de l’avancée des réflexions en son sein sur les sujets de société, que tout progrès est le fruit d’une évolution dans les mentalités et non l’inverse. Ainsi, se prononcer pour la syndicalisation des prostitué(e)s au sein de la CNT, sur le même pied que les autres travailleurs/euses, cela ne signifie nullement accepter la prostitution ; pas plus que la revendication immédiate de 30 heures de travail hebdomadaire ne signifie l’acceptation du salariat ; il s’agit, comme ailleurs, de mettre en place un outil qui d’une part permette d’accéder à une amélioration immédiate des conditions de vie, et qui d’autre part ouvre à la réflexion sur un sujet de société largement occulté, dans la perspective révolutionnaire qui est la nôtre, travaillant à ce qu’il soit un jour possible que la prostitution disparaisse. On ne peut parler que de ce qui est visible. C’est lorsque les sans-papiers sont sortis de leurs tanières pour apparaitre au grand jour qu’ils ont pu accéder à l’existence dans le conscient social, qu’il est devenu possible de mener une réflexion publique avec eux et sur eux, une réflexion sortant du strict cadre militant. Ce sont les 343 salopes - 8 - qui ont permis à la question de l’avortement d’arriver sur la place publique, pour mener enfin à sa légalisation.

2) pour un syndicat de prostitué(e)s

Se prononcer pour l’existence d’un syndicat de prostitué(e)s confédéré à la CNT ce n’est donc absolument pas souscrire à un sexisme qui serait consubstantiel à la prostitution.

- prostitution et souffrance Il est une donné fondamentale à garder présente à l’esprit. C’est l’exploitation terrible dont les prostitué(e)s sont la plupart du temps victimes. Véritables esclaves pour certain(e)s, au sens de corps retenu par force dans un endroit clos et obligé au travail - sans dérives sémantiques : les bordels allemands et hollandais sont pleins de ces esclaves importés, sans papiers, ne parlant pas la langue du pays, forcé(e)s à l’abattage avec la bénédiction des pouvoirs publics - 9 -. Une exploitation qui est due évidemment à leur non-organisation, leur extrême fragilité qui les empêche de peser de quelque poids que ce soit. Leur profession étant par ailleurs souvent combinée à une existence sociale marginale : drogue, dépendance d’un mac, violences... Personne ne s’intéresse à eux/elles car justement le terrain est miné : pour un puritain moralisateur, même s’il va tirer son coup discrètement, il serait impensable de songer syndiquer, reconnaître un/e prostitué/e. Aider ces pauvres créatures égarées, certes, mais c’est tout. Les exploités participant de la même société que leurs exploiteurs, pour eux aussi le sens moral général est valable. Moralisme chrétien et sacralisation du corps s’allient au sexisme et à l’homophobie pour rejeter à jamais les prostitué(e)s dans les abîmes de l’existence sociale, nimbé(e)s d’une vague pitié dans le meilleur des cas. Plus grave, cette acceptation commune de sort de la prostitution relève aussi le plus souvent des milieux militants à priori les plus avancés : on s’intéresse au lumpen-proletariat, apothéose emblématique de l’exploitation capitaliste honnie, on s’intéresse aux ouvriers de l’armement car après tout eux aussi sont des ouvriers, mais la prostitution non : on touche là, aussi progressiste que l’on soit, un point trop sensible. Ainsi, les uns comme les autres se réfugiant derrière leur bonne conscience, les putes mâles et femelles continuent, comme ils/elles l’ont toujours fait, à vivre pour la plupart d’entre eux/elles une existence misérable en marge. Ne devrions-nous pas être ceux qui briseront ce cycle infernal ? Ne devrions-nouspasêtre ceux qui sauront débarrasser notre approche de la prostitution du fatras moral, patriarcal et judéo-chrétien ?

Ceux qui sauront alors voir tout simplement en elles et en eux des victimes particulièrement brutalisées ? Et qui sauront, alors, qu’il ne peut même pas être question de leur refuser la place légitime qui les attend dans nos rangs, qui contribuera à justifier notre existence, et qui sera la condition sine qua non pour qu’un jour, enfin, plus personne n’ait à se prostituer pour qui que ce soit.

IV- EN CONCLUSION, LA CNT...

Strip-tease et prostitution, nous avons vu qu’il ne s’agissait pas de la même chose. Mais que le “ problème ” posé tournait en fait principalement autour de l’exploitation du corps pour lui-même. Pour deux raisons principales. L’une illégitime, même s’il est possible de la comprendre, car nous sommes tous forcément conditionnés, différemment, par la société qui nous a engendrés ; cette raison reste, derrière les masques qu’elle utilise, un puritanisme directement issu de l’ordre moral christiano-bourgeois. L’autre plus légitime, même si elle aussi est un leurre puisqu’elle tend à établir des degrés dans l’exploitation, et que le problème dans l’exploitation ce ne sont pas ses degrés mais l’exploitation elle-même.

Nous vivons dans une société empreinte de sexisme, malgré les progrès réalisés, et nous serons de toute façon obligés de lutter à l’intérieur de cette société, critiquable par maints aspects. Nous, à la CNT, avons fait le choix d’accepter les contradictions inhérentes à la lutte radicale contre un système engagée de l’intérieur même de ce système. D’autres ont fait d’autres choix. Ils sont partis élever des chèvres dans le Larzac, fumer des joints à Katmandou, buter deux ou trois pantins du système avant de se faire happer par l’appareil répressif... Ces choix-là ne sont pas les nôtres. Nous vivons dans la merde, c’est-à-dire dans la capitalisme, et tous, travailleurs/euses, nous contribuons à son fonctionnement. Nous vivons dans une société sexiste, homophobe, volontairement ou non nous participons à sa reproduction. Nous vivons dans une société où le corps se vend, nous vendons le nôtre pour un salaire. Notre lutte est justement d’intégrer les personnes inscrites dans la société du côté des exploités, afin qu’elles prennent en main leur propre destin, dans un principe de solidarité et surtout pas d’assistanat, de les aider à acquérir une conscience de classe, de lutter pour améliorer notre vie dans ce cadre corrompu, en nous préparant nous-mêmes, largement conditionnés que nous sommes par ce système dans lequel nous vivons et que nous travaillons à vaincre. Qui parmi nous aurait le front de s’adresser à une strip-teaseuse en disant : “ Toi c’est vrai que t’es vachement exploité/e, mais tu vois ton boulot c’est vraiment pas politiquement correct, reviens nous voir quand tu auras acquis une conscience de classe et que tu bosseras dans une branche moins fondamentalement pourrie. Je peux te donner l’adresse d’une association qui aide les gens comme toi, c’est parrainé par Bernadette. Ou si tu veux je peux te pistonner pour bosser à Macdo. ”

Le but de la CNT est et demeure de syndiquer tous les salariés à l’exception des forces répressives de l’Etat. L’enjeu est d’autant plus important que le degré d’exploitation de ces salariés est plus élevé. Reconnaître une situation existante et lutter pour son amélioration c’est notre travail quotidien : ce n’est pas l’accepter. C’est simplement prendre acte de la réalité, en militant cohérent ne se contentant pas de petits dogmes tout chauds et des œuvres complètes des Pères de l’Eglise anarchiste. L’univers du peep-show - par exemple - est un univers extrême, ce qui sous-tend une exploitation extrême et des conditions de travail extrêmes. Et donc l’extrême nécessité, si la possibilité existe, de favoriser l’émergence d’un syndicat qui puisse se battre pour revendiquer des droits, organiser les travailleurs et les travailleuses. C’est bien là que la CNT doit être particulièrement présente, là où la société dans laquelle nous vivons est en contradiction la plus flagrante avec nos principes, et non dans les refuges “ confortables ” - 10 - où les diverses oppressions - patriarcales, capitalistes, étatiques - donnent à voir leur visage le plus doux. Prostitué(e)s, strip-teaseurs/euses, il serait assez curieux que ce soient ceux que nous choisissions de refuser, avec les flics et les patrons...

Wilfrid (publié dans les Temps Maudits, N° 12)

1) Les éléments rajoutés à la définition du Petit Robert sont en italiques. 2) Henri Cartier Bresson, Les 100 photos du siècle - L’Araignée D’amour.

3) Combat syndicaliste, n° 204, octobre 1999, “ Dis parité c’est quoi, papa ? ” ; Les Temps maudits, n° 2, janvier 1998, “ Comment parler du travail des femmes ”.

4) La Domination masculine, Pierre Bourdieu, Seuil, 1998 (coll. Liber).

5) Simone de Beauvoir.

6) Charte su syndicalisme révolutionnaire dite “ Charte de Paris ”, adoptée au congrès constitutif de la CNT en décembre 1946 ; extrait du chapitre le syndicalisme dans le cadre national.

7) Les 343 salopes sont 343 femmes, des personnalités publiques, qui en 1971 ont reconnu publiquement avoir avorté, dans le manifeste des 343 salopes, ceci pour mettre la loi réprimant l’avortement en porte-à-faux, leur condamnation n’étant pas envisageable.

Cool Comme par exemple l’inévitable potiche des jeux télévisés.

9) La Hollande a même légalisé cette situation.

10) Tout est relatif !
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Pti'Mat
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